Photos de la famille Krämer - Camp de Rivesaltes - Eté 1941
Début août 1941, nous étions sans nouvelles: un évènement terrible se préparait. Le responsable de notre groupe à Charry, Isaac Pougatch, nous prit à part pour nous informer que des "départs" du camp de Rivesaltes vers l'Est avaient commencé. Nous pressentions un malheur imminent. Le groupe, tous Juifs français, craignait pour nous, Juifs étrangers. ils organisèrent avec nous une cachette dans la forêt en contrebas de la propriété. On nous apportait tous les jours un peu de nourriture. La pluie tombait et certains souffraient d'angines. Nous dormions à dix sous une tente, près d'une source où nous pouvions faire notre toilette.
Nous redoutions les promeneurs cherchant des champignons. Un jour nous apprîmes que les gendarmes arrêtaient les juifs étrangers. Nous devions donc quitter notre cachette pour une nouvelle destination. Nous fûmes donc, les dix jeunes du camp de Rivesaltes séparés les uns des autres. Mon frère et quelques autres furent dirigés vers un orphelinat et moi, vers un couvent dans la région de Moissac, avec une camarade.
Les Sœurs nous apportaient des légumes à éplucher dans notre chambre que nous ne devions pas quitter. Afin de nous perfectionner dans la langue française, elles nous prêtaient des livres et les récits nous permettaient de faire des dictées. Je n'avais plus de nouvelles de mes parents et de mon frère depuis début 1942. Je ne savais pas si ce dernier avait réussi à passer en Suisse avec son groupe E.I.
Entre-temps les Eclaireurs Israélites avaient cherché des familles françaises disposées à recevoir des enfants et des jeunes gens juifs.
Pour nous cacher, nous, les jeunes filles du camp de Rivesaltes. les E.I., en particulier Roseau Bloch (maintenant Nicole Klein), avaient pu entrer en relation avec des familles protestantes de la Montagne Noire. Elle put trouver une ferme vide et nous fûmes logées aussi bien que possible.
Nous passions pour des éclaireuses protestantes. La nourriture était plus que maigre et consistait en un peu de lait et de pain. Le Pasteur Cook du village de Vabre (qui reçut la médaille des Justes) venait nous apprendre à chanter des cantiques pour l'office du dimanche au temple.
Fin septembre 1942, il commençait à faire froid dans la montagne et Roseau nous dirigea vers d'autres lieux. Ainsi j'arrivais à Lautrec: Chantier Rural des E.I. créé par Castor (Gamzon) et son épouse Pivert. Je fus dirigée vers un groupe agricole composé de quatre garçons dont l'un était ingénieur agronome, l'autre médecin, un autre employé de banque et le dernier commerçant. Nous étions des métayers. Les garçons travaillaient la terre et obtenaient de bonnes récoltes de blé, d'orge, d'avoine et de maïs. Pour ma part, je m'occupais de la basse-cour (poules, canards et oies) et de l'entretien de la maison.
J'espérais pouvoir enfin poser mon sac à dos et rester un moment à un endroit stable. Etant toujours sans nouvelles de mes parents et de mon frère, je vivais dans une grande angoisse. Différents visiteurs du Chantier (devenu Ecole pour adolescents formés par de jeunes étudiants juifs) m'apprirent par hasard que les internés du camp de Rivesaltes avaient été transférés à nouveau au camp de Gurs. Pour sortir de ce camp, il était proposé aux hommes de travailler dans la mine de charbon de Gardanne. Mon père accepta ce dur labeur ayant reçu l'assurance du chef du camp que ma mère le suivrait. Ce qui arriva. J’appris par courrier qu'ils étaient dans un camp de travailleurs étrangers. Peu de temps après leur libération de Gurs, je reçus un télégramme m'annonçant: Mère malade (c'était notre code). J’allais donc, munie de faux papiers établis par les E.I., les cacher chez un paysan à Valence d'Albi.
Nous retrouvâmes la trace de mon frère, âgé de 16 ans, à la prison d'Annecy. En voulant passer la frontière suisse, un douanier l'avait découvert et l'avait livré à la Gendarmerie Française. Son procès eut lieu, un Pasteur du camp de Rivesaltes témoigna en sa faveur, déclarant l'avoir connu comme bon éclaireur dans sa troupe de scouts protestants. Après nos différentes démarches, ce pasteur André Dumas, obtint à Paris la médaille des Justes en mars 1995. Il décéda quelques temps plus tard.
Mon frère Helmut KRÄMER put donc être libéré et me rejoignit à Lautrec. L'imminence d'un risque d' arrestations entraîna la liquidation du Chantier de Lautrec. Je travaillais donc avec une camarade de Lautrec comme surveillante dans une maison d'enfants. Ces derniers avaient été évacués de Narbonne car on craignait le débarquement dans cette région.
J'avais un petit salaire qui me permettait de payer la pension de ma mère au fermier qui hébergeait mes parents. Mon père, en revanche, travaillait aux champs.
Mon frère rejoignit le maquis des E.I. dans la Montagne Noire. Aussitôt que cela lui fut possible, il partit à pied avec un groupe sioniste à travers les Pyrénées vers l'Espagne pour embarquer vers la Palestine. Il y séjourna à Deganya B.
Nous sommes trop peu nombreux à nous retrouver vivants après la Libération et je ne remercierai jamais assez notre D. de nous avoir protégés dans notre si grande misère et de nous avoir fait connaître un vrai miracle.
Je me suis mariée avec un camarade de Lautrec, Claude Israël, décédé en 2003 et j’ai trois enfants, deux petits-enfants et une arrière petite-fille.
Naturellement, je n'ai pas voulu donner tous les détails des dangers encourus depuis notre sortie du camp et de ma vie sous une fausse identité, dans un pays inconnu dont je ne possédais pas la langue.
Mes parents ont rejoint mon frère en Israël et sont décédés en mai 1965 à douze jours
d'intervalle, cardiaques depuis leur sortie du camp.